Présentation de Mélanie Klein 1882-1960

 

 

            Pour préparer ce travail, je me suis appuyée essentiellement sur le livre de Phyllis Grosskurth1 intitulé « Mélanie Klein  son monde et son œuvre », paru aux PUF (1989) et sur celui d’Hanna Segal « Introduction à l’œuvre de Mélanie Klein 2 », paru également aux PUF en 2003 pour la 10eme édition et pour la première édition en 1969.

Le livre de Phyllis Grosskurth est unique car, comme le soulignait Emmanuel Fleury, le 16 mars dernier, au séminaire de Franz Kaltenbeck sur le « devenir du psychanalyste », l’auteur a eu accès  à l’autobiographie tardive de Mélanie Klein, écrite entre 1953 et 1959, un an avant sa mort. Phyllis Grosskurth a pu également interviewer nombreux de ceux qui ont connus Mélanie Klein (ses parents, ses collègues, ses analysants). A travers son livre, dont je ne saurai trop recommander la lecture, on décèle à quel point le parcours personnel de Mélanie Klein fut la source des avancées de la psychanalyse  et combien les idées ne viennent pas seulement par déduction de concepts abstraits mais peuvent surgir d’une expérience personnelle élaborée qui inclut les réflexions d’un être sur sa fonction d’analyste. Dans le cadre de cet atelier sur la clinique psychanalytique de l’enfant, nous tenterons, cette année, de mettre en évidence cette position de Mélanie Klein notamment par le biais de ses cures de jeunes enfants.

Quant à Hanna Segal, originaire de Varsovie, émigrée polonaise, interne en chirurgie, elle commence son analyse avec Mélanie Klein pendant la période des grandes controverses à la Société britannique qui secouèrent le mouvement psychanalytique entre 1942-1944 (Nous y reviendrons). Mélanie Klein avait perçu en Hanna Segal « L’une des personnes les plus prometteuses que nous ayons jamais eues en psychanalyse3 » Aussi, dès 1944, Mélanie Klein songe en Hanna Segal comme à une héritière présomptive possible. Membre de la Société britannique et professeur à l’Institut de Psychanalyse de Londres, Hanna Segal permet par son ouvrage de situer l’apport théorique et clinique de Mélanie klein.

 

 

Période pré-psychanalytique

 

Son enfance : « personnification de ses théories ultérieures »4

 

Le père de Mélanie, Moriz Reizes, de nationalité polonaise, est  issu d’un milieu juif orthodoxe. Il adhère aux thèses du mouvement juif d’émancipation pour finalement rompre avec la tradition orthodoxe à la fin de ses études de médecine. Il se marie deux fois  selon le rite juif ; à 37 ans il divorce pour, à 45 ans, le 19 janvier 1875, épouser, en seconde noce, Libussa Deutsch. Née en 1852, Libussa est vingt quatre ans plus jeune que son mari. Juive elle aussi, elle est issue d’une famille de rabbins depuis plusieurs générations. Le jeune couple s’installe à Deutsch-Kreutz, une modeste bourgade hongroise, située à une centaine de kilomètres de Vienne et à quatre cinq kilomètres de la frontière austro-hongroise. Moriz Reizes y exerce la médecine générale. Trois de leurs enfants naissent à peu d’intervalle: Emilie en 1876, Emmanuel en 1877, Sidonie en 1878. Entre cette naissance et celle de Mélanie, le 30 mars 1882, quatrième et dernier enfant de la fratrie, la famille déménage à Vienne dans l’espoir d’améliorer une situation financière difficile. Libussa préfère, pour sa dernière fille, non désirée, recourir aux services d’une nourrice alors qu’elle a nourri au sein ses aînés.

Les parents de Mélanie, tous deux très attachés au peuple juif donnent à leurs enfants une éducation baignée de cérémonial juif et rites perpétrés. Chaque vendredi, Libussa lit des passages d’un livre de prières reliés en velours lilas offert par son mari le jour de leur mariage. Habitant à Vienne, ville catholique, Mélanie, a très jeune conscience d’appartenir à une marginalité persécutée. Ainsi, dès 8 - 9 ans, elle est torturée par l’idée qu’un jour elle se convertirait au catholicisme5

Aussi, quand Mélanie découvre plus tard la psychanalyse, elle y adhère avec l’ardeur d’une convertie à l’Eglise catholique6 .

Elle apprend donc dans son enfance à s’affirmer envers et contre tout, contre Sidonie, la plus jolie de la famille, contre son père qui manifeste ostensiblement sa préférence pour sa fille aînée, Emilie, six ans plus âgée que Mélanie7, enfin contre Emmanuel, le génie de la famille. Dans son autobiographie Mélanie relate ce mauvais souvenir de ses 3 ans où, « grimpée sur les genoux de son père, il la repoussa brutalement 8». Non seulement sa naissance, du propre aveu de sa mère,9 est une erreur, mais son existence effleure à peine la conscience de son père alors déjà âgé d’une  bonne cinquantaine d’années. « Je n’ai,  raconte Mélanie, aucun souvenir qu’il n’ai jamais joué avec moi10 ». En revanche, elle cherche sans cesse l’approbation de cet homme dont elle admire la culture, parlant plusieurs langues. Puise-t-elle, là, dans « ce désir d’attirer l’attention de  son père », l’ambition qui anime toute sa vie et son œuvre ? 11

C’est indubitablement Emmanuel, qui eût la plus grande influence sur le développement de Mélanie au cours de son enfance. « Il fut mon confident, mon ami, mon professeur. 12» « Frère et sœur étaient des âmes jumelles ; ils partageaient les mêmes types d’humeurs et de réactions. Emmanuel était son père de remplacement, son ami intime, son amant fantôme13 » Une abondante correspondance atteste d’un lien profond entre Mélanie, Emmanuel et Libussa mettant en évidence une rivalité féroce entre la mère et sa fille pour Emmanuel. Libussa, aime son fils, Mélanie Klein l’aimera de même. Aussi, dans la jalousie et la rivalité qui prédominent danssa petite enfance, Mélanie  trouve semble-t-il, les sources de ses théories ultérieures. Ceci vaut cette célèbre phrase de David Smith, analysant de Mélanie Klein : « Freud a rendu le sexe respectable et Mélanie a rendu l’agressivité respectable14 ».

Par ailleurs, Mélanie  est âgée de 4 ans quand l’attention  se focalise autour de Sidonie qui, à l’âge de 8 ans, se meurt de tuberculose, maladie à l’époque extrêmement contagieuse. La terreur de la maladie s’implante ainsi dès la plus tendre enfance de Mélanie. Mais, en dépit de cette dette contractée envers Sidonie, Mélanie a gardé « un sentiment de gratitude à l’égard de sa sœur, qui avec une extrême gentillesse, répond à ses questions pour assouvir « sa soif de connaissance » : « la petite malade, prenait pitié de sa sœur et lui enseignait les bases de l’arithmétique et de la lecture15 » La mort de Sidonie inaugure, pour Mélanie, une longue série de décès : celui de son père, lorsqu’elle a 18 ans, de son frère lorsqu’elle a 20 ans; de sa mère lorsqu’elle a 34 ans. Ces décès, selon Phyllis Grosskurth, réactivent chacun la peur, la douleur et la confusion du premier deuil, celui de Sidonie, vécu inconsciemment, par Mélanie Klein, comme des meurtres d’où la culpabilité consciente et la haine inconsciente. Mélanie trouve là  les prémices de ses orientations théoriques autour de la question du deuil et la position dépressive du nouveau né quand il découvre son ambivalence, « sa détresse, son extrême dépendance de sa mère et sa jalousie envers les autres16 ».

 

Son mariage avec Arthur Klein : une longue histoire.

 

A 17 ans Mélanie rencontre son futur mari et renonce à ses études. Ce dernier impressionne beaucoup Emmanuel, et ceci pèse lourdement dans le consentement de Mélanie à épouser Arthur, alors qu’elle n’en n’est pas amoureuse. Mais, tout est orienté par l’action de la mère de Mélanie, femme monstrueuse qui étouffe ses enfants incapables de lui échapper. Ainsi, le mariage fut repoussé plusieurs fois notamment pour répondre aux exigences de Libussa  d’octroyer à sa fille une dote digne du parti qu’elle va épouser. Mélanie finit par se marier le 31 mars 1903, à l’âge de 21 ans, en plein deuil de son frère décédé un an auparavant. Elle vit une nuit de noce sous les auspices du dégoût17 et n’aura jamais de goût pour le sexe même aux meilleurs moments de son mariage18 Au retour de voyage de noce, le jeune couple s’installe à Rosenberg, petite bourgade peuplée de nationalités diverses où la langue allemande domine. 19

 

Naissance des enfants et relation pathogène à sa mère

 

Mélitta naît  le 19 janvier 1904. Mélanie la nourrit au sein pendant sept mois. Mais dans son autobiographie, elle ne fait aucun commentaire sur cette première expérience d’allaitement : a-t-elle nourri elle-même ou a-t-elle fait appel à une nourrice ? Etant donnée la relation qui s’établit ultérieurement entre la mère et la fille il aurait été intéressant de le savoir.

Le 12 mars 1907, naît Hans  après une grossesse marquée par l’aggravation de la dépression de Mélanie qui conduit Libussa à renforcer son emprise sur elle. Libussa s’installe à Krappitz, en Haute Silésie, où Arthur a accepté un poste de directeur d’usine et « prend le commandement de la maisonnée », encourageant Mélanie à lui laisser les enfants et à passer le plus de temps possible loin de chez elle, en cure ou en voyage, afin de pouvoir se reposer20. De plus, elle entretient avec Mélanie une correspondance épistolière qui exclut Arthur, toute à son inextinguible besoin de materner (étouffer), « elle ne pouvait supporter que sa fille jouisse de plaisir dont elle avait été privée21 ». Par ailleurs  « l’image de sa mère, qu’elle martelait dans la tête de Mélitta, était celle d’une infirme émotionnelle – si malade qu’elle devait déserter sa fille22 ». L’enfant, troublée, accumule des ressentiments contre sa mère qui auront des conséquences tragiques sur la relation entre Mélitta et Mélanie. Cette situation inspirera à Nicolas Wright la pièce de théâtre intitulée « Un drame dans la vie de Mélanie Klein 23» que nous vous proposerons d’étudier cette année.

Quant à Mélanie Klein, les essais littéraires, auxquels elle s’adonne, servent d’exutoire à ses oscillations entre son désir ardent d’une vie plus remplie et ses efforts incessants pour affronter la réalité de son existence. Ses écrits tournent autour d’un thème central, celui « du nostalgique désir d’une femme, en particulier d’un assouvissement sexuel et le conflit qu’éveillent ces désirs tabous24 ». Mélanie Klein trouve par l’écriture une alternative à la réalisation de ses désirs où son désir de mort, comme délivrance de toutes ses souffrances, est aussi souvent prononcé que la soif de vie. Ses poèmes laissent supposer une liaison brève, vers 1903, qui la remplit d’une « indéfinissable tristesse25 » et l’amènera plus tard à construire le concept de « pulsions réparatrices développées pour reconstituer les objets aimés internes et externes26 », fondement de la créativité et de la sublimation. (Le concept d’objet interne fera l’objet du travail de Jean-Claude Duhamel)

En 1910, avec l’appui de Clara, l’épouse du frère du mari de Jolan, sœur d’Arthur, Mélanie Klein parvient à revenir occuper une place dans son foyer malgré les efforts manifestes de Libussa pour l’en éloigner. Elle réalise que Libussa n’est pas une mère de remplacement idéale et, qu’en particulier, elle lui cache la souffrance de son fils, Hans.

Le 1er juillet 1914, naît Erich ; Mélanie prit une nourrice compte tenu de la santé déclinante de Libussa qui meurt cinq mois plus tard, le 6 novembre. A la mort de sa mère, la peur infantile d’être abandonnée, renforcée par l’insistance de Libussa à juger sa fille incapable de vivre sans elle, se  confirme.

 

 

Période analytique

 

 

Avant 1934

 

Rencontre avec l’analyse : Analyse avec Férenzi (1914-1919)

 

En 1914, Mélanie lit La traumdeutung de Freud27 et réalise « immédiatement » que c’est « ce vers quoi » elle tend28 .Souffrant d’une dépression aiguë, intensifiée par la mort de sa mère29 », elle entre en contact avec Férenczi, « le plus éminent analyste Hongrois30 ».

De son côté, Arthur part au front de 1915 à 1916. Il en revient blessé à la jambe « mais Mélanie Klein ayant goûté à la liberté un an et demi, il est désormais au dessus de ses forces de maintenir une façade à sa vie conjugale31 » et Mélanie klein poursuit son analyse avec Férenczi  jusqu’en 1919. Selon Michael Balint32, Férenczi a été « un enfant toute sa vie…il était accepté comme un égal, en fait, par tous ses enfants, y compris par ses enfants malheureux qu’étaient ses clients33 ». « Il traitait ses patients avec tendresse et gentillesse, comme des enfants privés d’affection et en manque d’attention34 » Une telle attention de l’analyste ne pouvait que répondre au besoin profond de Mélanie qu’on écoute la petite fille souffrante nichée au fond d’elle-même. « J’avais, dit-elle, dans son autobiographie, un très fort transfert positif » dont on ne devrait pas « en sous estimer  l’effet35 ». Férenczi « a développé en moi la conviction de l’existence de l’inconscient ». Il « renforça  mon désir de me consacrer à la psychanalyse36 », et en particulier « à l’analyse des enfants37 », l’analyse de ses propres enfants comme cela s’est pratiqué un temps.   « Il attira mon attention sur le don réel que j’avais de comprendre les enfants…Je ne trouvais pas que l’éducation suffise…J’avais quelque chose sur quoi je n’arrivais pas à avoir prise38 ». Notons qu’il s’agissait initialement pour Mélanie Klein d’avoir « prise » sur les enfants…

Sa première analyse décide donc de son orientation vers la psychanalyse des enfants et l’impact de Férenczi qui, soucieux d’approfondir le rapport de la libido avec le sens de la réalité, s’éloigne du déchiffrage symbolique de l’inconscient, au profit des mécanismes imaginaires d’introjection et de projection qui vont devenir, pour Mélanie Klein, les pièces maîtresses de l’imaginaire infantile. Il publie en 1913 le cas Arpad, une phobie d’enfant, intitulé « Le petit homme-coq ». Mélanie lui emboîte le pas en présentant à la Société de Budapest, en février 1919, son premier texte : Le  roman familial d’un enfant, qui s’avère être celui de son propre fils, Erich, présenté sous le pseudonyme de Fritz, révélant déjà là l’intrication de sa  vie privée et de sa vie professionnelle. Mélanie Klein parle aussi de Lisa et de Félix, pseudonymes de Mélitta et de Hans. A la suite de cette présentation, Mélanie Klein est aussitôt admise membre de la Société hongroise. Ce premier cas, publié en 1920, sous le titre : « L’influence de l’éducation sexuelle et du relâchement des liens d’autorité sur le développement intellectuel des enfants », est particulièrement enseignant par sa façon d’illustrer comment, de la position de l’éducation, parvenir à la découverte de l’inconscient. Il signe aussi le mode d’entrée de Mélanie Klein dans la psychanalyse et mérite toute notre attention. Une version modifiée de son article paraît dans Imago en 192139 et nous avons la chance de l’avoir maintenant à notre disposition dans les Essais de psychanalyse40,. Le cas repose sur l’idée générale qu’il faut donner aux enfants une information exacte de leur origine : « à la mesure de sa curiosité, débarrassant ainsi la sexualité de son mystère et d’une grande partie du danger qu’elle représente41». Erich comprend que les enfants sont fabriqués et n’existent pas avant leur naissance. Puis, la question initiale « où suis-je né ?42 » subit un renversement ; Erich se demande alors : qui fabrique les enfants ? A ce moment là, Erich tente de changer de mère. Il annonce qu’il veut aller vivre chez la voisine et part chez elle une après-midi mais revient « repentant 43». Sa mère ne voulait pas « qu’il puisse se tirer de toute l’affaire si aisément44, A son retour, elle marque son extrême surprise de le revoir. Erich devra faire marche arrière en lui déclarant son amour les larmes aux yeux et en rétablissant de bonnes relations avec sa nounou. Erich développe alors une activité de recherche intense. Il examine les œufs cassés et se demande comment peut se nourrir le poussin45. Il s’intéresse à la croissance des noyaux de cerise dans le ventre ; se demande si les fleurs peuvent être replantées et veut voir dans les trous  de sa mère l’arrivée des « kakis46». A cette première période marquée par une grande curiosité sur comment se fabriquent les enfants, succède une seconde période centrée sur la question de l’existence de Dieu.

Erich se demande si Dieu existe. Il lui est répondu que son père y croit mais pas sa mère tandis que la bonne croit que Dieu fait tomber la pluie. Erich en conclut : « ce que je vois existe vraiment, donc Dieu n’existe pas car je le vois pas47 ». Les grands peuvent donc dire des choses fausses puisqu’ils ont des opinions différentes. Ceci marque le point culminant de son élaboration48. Et Erich « choisit l’incroyance de sa mère49». Dès lors, la discussion tourne autour de cette perte de l’autorité parentale et la découverte des droits de l’enfant. C’est la troisième période de la cure. Mélanie Klein rend la bonne responsable de la toute puissance de l’enfant50 car elle avait prétendu tout savoir comme Erich. La bonne est licenciée et Mélanie klein reprend son fils en main. Mais Erich n’est pas dupe et interroge sa mère : « comment as-tu appris à être maman ? 51 ». L’interprétation de Mélanie Klein est œdipienne : Erich a pris la place du père tout puissant, qui rend la femme, maman, et s’identifie à lui52.

Mélanie cite Férenczi53 pour appuyer l’idée que la religion est l’alliée du refoulement et l’ennemi de la pensée. Mélanie Klein en tire aussi l’intuition de la forclusion : les idées refoulées peuvent l’être définitivement54. L’analyse jointe à l’éducation sexuelle permet de vaincre le refoulement.

 

La séparation de Férenczi et le passage à Abraham : début de la première phase d’élaboration de la théorie et de la technique psychanalytique kleinienne

 

Après les événements de 1919, « la terreur blanche » et l’antisémitisme en Hongrie tuent dans l’œuf le mouvement psychanalytique et il devient impossible d’y travailler. Arthur décide de partir en Suède et Mélanie de retourner vivre à Rosemberg, en Autriche, chez ses beaux-parents. Mélanie écrit une lettre à Férenczi le 20 décembre 1920 pour l’informer de son intention de s’installer ensuite à Berlin, ce qu’elle fait, en janvier 1921. Mélanie est alors âgée de 38 ans, et aurait eu, à cette époque, une liaison féminine qu’elle laisse transparaître dans un de ses poèmes non daté55. En 1923, Arthur rejoint Mélanie. Elle apprend alors qu’Arthur aurait un « attachement affectif » dont il ne sait se « dégager56 ». Mélanie se rend compte rapidement qu’une séparation définitive de son mari devient indispensable et répond aux perspectives de sa nouvelle carrière de psychanalyste57.

 

A cette époque, à Berlin, Hermine von Hellmuth est la principale référence  en psychanalyse des enfants. Mélanie la rencontre au congrès de la Haye en 1920. Déjà perçue comme une rivale potentielle, elle est reçue froidement.

Dès 1922, Mélanie Klein prononce sa deuxième conférence, intitulée: « Analyse des jeunes enfants », publiée dans la deuxième partie du chapitre « Développement d’un enfant », paru dans les essais de psychanalyse qui reprend l’observation de Fritz sous un autre angle. Mélanie Klein se dégage franchement de sa tendance à l’éducation des enfants ce qui modifie sa position de mère et d’analyste : une partie seulement du refoulement vient de l’extérieur et on peut alors agir avec des conseils éducatifs, mais une autre partie, non la moindre, est due à « l’attitude58 » de l’enfant. Ainsi, Erich est un enfant non désiré. Sa mère est extrêmement déprimée pendant sa grossesse. Sa grand-mère meurt peu après sa naissance. Petit garçon, il ressent la tension continuelle entre ses parents. A l’âge de 3 ans, son père part à la guerre pendant un an. A son retour il lui montre une  affection exagérée et deux ans plus tard son père disparaît à nouveau en Suède tandis que le reste de la famille déménage à Rosemberg. Sa mère s’inquiète alors qu’Erich devienne renfermé. L’année suivante, arrivés à Berlin seul avec sa mère, ils changent de domicile presque tous les ans et  les enfants l’insultent dans la rue parce qu’il est juif… « Il n’est pas surprenant, que l’enfant ait été  perturbé mais Mélanie Klein ne prend aucun de ces facteurs extérieurs en considération et en rédigeant son étude cas, elle attribue son angoisse  au refoulement de désirs libidinaux59 ». En revanche, Mélanie Klein cite pour la première fois Abraham, - la séparation de Férenczi est ainsi consommée - référence dont nous allons voir l’importance majeure. Mélanie Klein se réfère à l’article d’Abraham « Manifestations du complexe de castration chez la femme 60 », énoncé à la Conférence de La Haye en 1920 où elle rencontre Abraham pour la première fois.  Ce texte tourne autour de « l’envie » des femmes pour le pénis61.  Abraham distingue les femmes  qui tentent de recevoir le pénis de leur père sous la forme d’un enfant, de celles qui veulent se venger de l’homme qui leur a volé le pénis. Abraham en conclut le rôle dangereux de la mère « qui témoigne d’une attitude de rejet si marquée du sexe masculin qu’elle peut « blesser62 » son garçon.

Mélanie Klein explique comment la question de « à quoi sert le papa » a été « mal reconnue63 » en 1919 par Erich. Plus loin, elle ajoute : « il est possible qu’une curiosité inconsciente concernant le rôle du père dans la naissance de l’enfant (curiosité à laquelle il n’a pas été donnée d’expression jusqu’alors) ait été responsable en partie de  cette intensité et de cette  profondeur64 » dans le questionnement d’Erich.  Or, Mélanie Klein remarque qu’après une phase d’active curiosité, Erich retombe dans l’ennui. Mélanie Klein décide alors de révéler à Erich  le rôle du père qu’on lui a « caché » jusque là65 c’est à dire l’histoire des graines et de la fécondation par le sperme. Mais, Erich évite d’écouter les histoires que lui raconte sa mère. Il est  distrait et inattentif  ; manifeste une véritable « répugnance66 » contrastant avec le plaisir de découverte précédent. La cure bascule, quand Mélanie raconte l’histoire de la femme qui a une saucisse sur le nez « après que son mari lui en exprime le souhait67 ». Il s’en suit une série de rêves interprétés par Mélanie Klein sur la base d’une identification de Erich à son père dans l’acte sexuel. A cet endroit précisément, Mélanie Klein se réfère à Abraham : la théorie (sexuelle) se forme « dans la répugnance à assimiler la reconnaissance du  rôle du parent de sexe opposé68 ». La solution proposée par Mélanie Klein à Erich, aux impasses de la théorie sexuelle lève le refoulement. Les premières frayeurs d’ Erich apparaissent alors, signes d’angoisse et des progrès de l’analyse69. Erich abandonne sa phobie des enfants dans les rues mais avoue avoir peur pour son « viwi 70».  Cet article permet de  distinguer les trois phases suivantes la curiosité sexuelle, la répugnance à assimiler le rôle du parent du sexe opposé, l’angoisse, signe des progrès de la cure, il est un véritable renversement du premier : Mélanie Klein abandonne son projet éducatif initial ; l’analyse est maintenant ce qui peut limiter « les effets néfastes de l’éducation » et plus seulement de la religion comme dans le premier article où Mélanie Klein tentait de reprendre en main son fils. Mais on voit aussi, dans ce second article,  que la séparation de son fils est effective: « il se libéra de sa mère en passant par le bon chemin : c’est à dire en choisissant un objet ressemblant à l’imago de la mère 71». Mélanie Klein, de son côté, renonce à son fils et conclut : « Les parents voudraient garder l’amour et la confiance de leur enfant…ils sont obligés de reconnaître qu’ils n’ont jamais possédé ni l’un ni l’autre72 ». Nous voyons, comme le souligne Emmanuel Fleury, dans son commentaire du cas73, « se dessiner  ce mouvement général de Mélanie Klien vis-à-vis d’Erich : le « dégoût74 » initial pour la maternité passe par la « déprise » avec Férenczi en 1922 et « débouche », avec Abraham en 1924, sur la « dépossession » de l’enfant.

 

 

 

Analyse avec Abraham (1924 – 1925)

 

En 1920, Karl Abraham invite Mélanie Klein à pratiquer à Berlin. Elle sera rapidement autorisée à analyser les enfants de ses collègues. A partir du texte clé de Freud « Le fort-da 75 » du jeu de l’enfant avec la bobine, Mélanie Klein découvre comment le jeu de l’enfant peut représenter symboliquement ses angoisses et ses fantasmes. Etant donné qu’on ne peut pas demander aux jeunes enfants d’associer librement, Mélanie Klein traite leur jeu de la même manière que leur expression verbale, c’est à dire comme une expression symbolique de leurs conflits inconscients. Pour Mélanie Klein, « non seulement le jeu mais toutes les activités de l’enfant – même celles qui sont le plus tournées vers la réalité - servent à exprimer, contenir et canaliser au moyen de la symbolisation les fantasmes inconscients de l’enfant76

En 1923, Mélanie Klein devient membre de la Société de Berlin après avoir prononcé sa troisième conférence : « Le rôle de l’école dans le développement libidinal de l’enfant77 », où est introduite l’idée majeure que l’œdipe se passe « entre 3 et 4 ans 78». Une communication au congrès de Salzburg, le 22 avril 1924, « La technique de l’analyse des jeunes enfants79 », (que nous étudierons à propos du cas Rita), ouvre la controverse avec Freud en remettant en question la datation du complexe d’œdipe. Mélanie Klein y affirme que, pour les deux sexes, le complexe d’œdipe est perçu en termes d’oralité, la mère y occupant la place d’un « castrateur terrifiant80 ». Les critiques ne la découragent pas : quelques mois plus tard, au congrès de Würtzburg, avec le cas Erna : une névrose obsessionnelle chez une petite fille de 6 ans81 », le coït représente l’incorporation par la mère du pénis du père, tandis que le père incorpore les seins et le lait de la mère. Derrière cette fantasmagorie Mélanie Klein déchiffre l’œdipe précoce contemporain du sevrage, autour des 12-14 mois, « dérivant des propres pulsions cannibales et sadiques de l’enfant82 ». En recourant à l’observation directe des très jeunes enfants et en prenant pour base clinique l’agressivité, l’angoisse, l’inhibition, les terreurs nocturnes, Mélanie Klein met en évidence un Surmoi persécuteur précoce, qu’elle considère antérieur à l’œdipe freudien et relatif au sadisme primordial.

Appuyée sur les textes de Freud « la dénégation83 » (1925) : (j’incorpore ceci, je recrache cela) et « Inhibition, symptôme et angoisse84» (1926), Mélanie Klein forge ses concepts d’introjection et de projection. Mélanie Klein  remarque que l’angoisse primordiale (en accord avec la dernière théorie de Freud sur l’angoisse) est d’avantage due au travail de l’agressivité qu’à celui de la libido. Pour Mélanie Klein, l’angoisse est plus primitive que l’angoisse de castration ; elle n’est pas la punition d’un surmoi héritier du complexe d’œdipe mais d’un surmoi archaïque. Avant même que le refoulement ne se constitue,  c’est avant tout contre l’agressivité et contre l’angoisse que sont dressées les défenses : le déni, le clivage, la projection, l’introjection. Mélanie Klein découvre ainsi que les jeunes enfants construisent un monde intérieur complexe où ils tentent sans cesse, sous la poussée de l’angoisse, « de cliver leurs objets et leurs sentiments, en même temps qu’ils s’efforcent de conserver leurs bons sentiments et d’introjecter les bons objets tout en rejetant les mauvais objets et en projetant les mauvais sentiments85. Avec le cas Erna, Mélanie Klein s’écarte encore de Freud pour qui la quantité d’angoisse est  la cause déclenchante de la névrose alors que, pour Mélanie Klein, la cause c’est la haine de l’enfant témoin précocement de la scène primitive. Ces élaborations n’auraient toutefois peut être pas eu l’écho qu’on leur connaît si elles n’avaient pas obtenu le soutien d’Abraham avec qui Mélanie suit une analyse de 1924 à 1925.  Aussi, ce fut, note Mélanie Klein dans son autobiographie, une grande douleur pour elle et une épreuve à traverser « quand mon analyse avec Abraham se termina brutalement ». Dès lors, à Berlin, après la mort de Karl Abraham,  ses détracteurs se déclarent ouvertement : on méprise les ascendances polonaises juives de Klein, une femme, qui plus est n’a pas fait d’études.

 

Arrivée à Londres en 1926  à 44 ans

 

L’année probable de son divorce avec Arthur, Mélanie, à l’âge de 44 ans, sur invitation de Jones, fondateur de la Société britannique en 191386 arrive à Londres, pour analyser ses deux filles et sa femme. Elle ne retournera plus jamais ensuite à Berlin ni Vienne, en revanche, Mélanie fait rapidement sa place à la Société britannique dont elle devient membre en 1927. Cette année là, à Vienne, la parution de l’ouvrage d’Anna Freud, « Le traitement psychanalytique des enfants87» marque le début des controverses Anna Freud/ Mélanie Klein.

Anna Freud soutient qu’il est risqué d’entreprendre une analyse des enfants normaux, contre Mélanie pour qui l’analyse doit faire partie intégrante de l’éducation de tous les enfants. Pour Anna Freud, « on ne peut atteindre à l’inconscient d’un petit enfant parce que l’enfant est incapable d’associer librement et que les souvenirs écrans ne s’élaborent qu’au moment de  la période de latence…Le Surmoi de l’enfant (héritier de l’œdipe, selon les théories freudiennes), ne s’est pas encore développé et le peu qu’il  saurait y avoir de Moi-idéal se révèle n’être qu’une identification aux parents. Or, l’analyste, dit Anna Freud, doit réussir à se placer en position de Moi-idéal de l’enfant pour que l’analyse puisse se poursuivre.  L’analyste, en tant que mentor, doit assurer une autorité encore supérieure à celle des parents.88 » Ceci est aux antipodes des conceptions kleiniennes qui affirment, qu’au contraire, l’enfant, par l’angoisse et la dépendance qu’il ressent, est immédiatement dans le transfert comme l’indique la facilité avec laquelle il se débarrasse sur l’analyste de figures internes fantasmées des parents, les « fameuses « imagos ». (Le débat Anna Freud / Mélanie Klein sera développé par Isabelle Baldet la séance suivante)

En 1930, Mélanie Klein dans son article « L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi 89» décrit le cas d’un enfant psychotique, Dick, qui ne parvient pas à investir le monde et à y trouver intérêt, tant les attaques contre le corps de la mère suscitent de l’angoisse chez cet enfant. Mélanie Klein est la première à voir que dans le processus psychotique  la nature même de la formation du symbole est affectée. Le cas servira d’appui à Jacques Lacan, dans le Séminaire I 90, pour avancer dans la conceptualisation de l’imaginaire et du symbolique. (Ce cas sera présenté par Jean-Claude Duhamel).

 

1932 : Fin de la première phase d’élaboration de la théorie Kleinienne : mise en évidence de l’œdipe précoce

Les avancées de Mélanie Klein marquent la fin de la première phase de son œuvre avec la publication de la psychanalyse des enfants,91 en 1932, où elle pose les bases de l’analyse de l’enfant, jamais en dessous de deux ans et demi, et montre que l’œdipe et le Surmoi ont leur origine dans le tout premier développement de l’enfant entre 12 et 14 mois92. Résultant de la frustration du sevrage, l’œdipe précoce, dérive des pulsions cannibales et sadiques chez l’enfant d’un an. « Le conflit œdipien prend la forme d’une peur d’être dévoré et détruit93 ». « En d’autres termes, quand le bébé en est encore au stade oral, il a déjà formé  une imago, un surmoi qui le punit de la seule manière compréhensible à son expérience prégénitale94 » « Le Surmoi, non seulement précède l’œdipe mais permet son développement95 ». Sur ce point et la manière dont elle conçoit la différence psychique entre le garçon et la fille et le commencement de leurs névroses respectives, Mélanie Klein diffère radicalement de Freud.96 Sa pratique clinique lui enseigne que le sevrage pousse la fille vers le père  et éveille en elle une certaine hostilité envers la mère.97

 

En 1933, la guerre auparavant larvée ente Mélanie et Mélitta est ouverte à l’occasion de la nomination de Mélitta Schmideberg à la Société britannique. Très vite, la vendetta de la fille, encouragée par Glover, analyste de Mélitta, se déchaîne contre sa mère au point de gêner les membres de la Société98. Des scènes inconvenantes s’ensuivent ; Mélitta lance des apostrophes stridentes à Mélanie : « où est le père dans ton œuvre ? 99» Des sarcasmes, des indiscrétions, des accusations renvoyant à la petite enfance et à la vie familiale des Klein jalonnent cette guérilla.

A la mort de son frère Hans, en avril 1934,  Mélitta parle de suicide et insinue la part de responsabilité qui revient, chez tout suicidé, aux difficultés avec sa famille, « aux déceptions éprouvées à l’égard de personnes aimées, ou  l’écroulement d’idéalisations100 » « La mort de Hans fut, pour Mélanie, le point culminant d’une année de tristesse marquée par ¾ la perfidie de Mélitta et à présent la mort de Hans101 ».

 

Après 1934 :

 

Deuxième phase d’élaboration de la théorie kleinienne : position dépressive durant la seconde moitié de la première l’année de l’enfant (entre 6 mois et un an) et passage de l’objet partiel à l’objet total.

 

La mort de son fils Hans réveille en Mélanie les douleurs du passé : la préférence de son  père pour Emilie, la mort de Sidonie et la dépression qui suivit, son angoisse et sa culpabilité pour Emmanuel, son accablement après la mort d’Abraham, enfin le cours pénible de sa liaison brêve avec Kloetzel, seul homme que Mélanie Klein ait considéré comme l’amour de sa vie mais qui n’a jamais perçu cette relation que comme une série de coups de tête sans importance103. Le décès de Hans marque un tournant dans l’élaboration théorique de Mélanie Klein avec la publication, en 1935, de son article, « La psychogenèse des états maniaco-dépressifs. 104» ; « Exactement comme l’interprétation des rêves de Freud fut le résultat de sa propre analyse, cet article est une exploration de la psyché kleinienne105 ». Sa nouvelle théorie met en évidence une modification de grande importance dans le développement du nourrisson vers quatre ou cinq mois. Ce changement consiste a ne plus être en relation qu’avec des objets partiels mais à reconnaître un objet total, « passant du prototype du sein à la mère en tant que personne106 », d’où tout un ensemble de sentiments ambivalents et d’angoisse : « l’enfant est terrifié à l’idée de perdre son bon objet (le sein) et en même temps se sent coupable des sentiments agressifs qui l’ont peut être endommagé et s’efforce de le restaurer dans son intégrité 107». «  Dans la position dépressive les angoisses surgissent de l’ambivalence due au mélange du bon et du mauvais que le bébé cherchait initialement à séparer. Le nourrisson a peur que ses propres pulsions destructives n’anéantissent l’objet qu’il aime et dont il dépend entièrement108 » Ce complexe ambivalent, Mélanie Klein l’appelle « position dépressive ». « Au comble  de son ambivalence le nourrisson est exposé au désespoir dépressif .»109 Cette modification  dans la perception de l’objet s’accompagne d’un changement fondamental dans le moi. De même que la mère devient un objet total, de même, le moi du nourrisson devient un moi total de moins en moins clivé et plus stable. « Dans la position dépressive, les processus d’introjection s’intensifient 110».

A partir de ce temps de l’enseignement de Mélanie Klein, la position dépressive remplace désormais le complexe d’œdipe que le sujet aura à dépasser. L’introjection d’une mère protectrice devient « le noyau d’un Surmoi secourable.111 » « L’enfant a le désir de  réparer les dommages qu’il peut avoir causés et de restaurer la bonté abîmée.112 »

En août 1939, le décès d’Arthur suivi, en mai 1940, de celui d’Emilie, conduit à une nouvelle avancée de la théorie kleinienne dont, une fois encore, nous pouvons relever l’intrication avec la vie privée de Mélanie klein. L’ambivalence des sentiments de Mélanie envers son ex-mari et sa sœur aînée lui permettent une meilleure compréhension  du deuil, en particulier le « sentiment de triomphe survenant dans un moment de chagrin qui avait tant surpris Freud dans « Deuil et Mélancolie »113  et qui représente « une sorte de faille, de fil brisé dans la théorie de Freud et Abraham. Pour Mélanie, dans son article « Deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs114» (1940), ce moment de triomphe « est une phase maniaque temporaire, une expression de sentiments ambivalents envers le défunt, quand la personne endeuillée sent qu’elle a triomphé d’un persécuteur en restant elle-même en vie115 » Cette phase intensifie la souffrance en éveillant de tels sentiments envers le mort.

 

Troisième phase des découvertes kleiniennes : position schizo-paranoïde s’étendant durant les trois ou quatre premiers mois de la vie

 

Pour Mélanie Klien, explique Hanna Segal au chapitre III de son livre, il existe, dès la naissance, un moi capable d’éprouver de l’angoisse, d’employer des mécanismes de défenses et d’établir des relations primitives d’objets dans le fantasme et dans la réalité. Ce point de vue n’est pas en complet désaccord avec celui de Freud pour qui « la réalisation hallucinatoire du désir 116 » et « l’introjection primaire » sont à la base de la vie phantasmatique. La contribution originale de Mélanie Klein a été « de nous montrer de manière plus détaillée que n’importe qui d’autre, avec vigueur et une intimité de compréhension uniques, ce qu’éprouve une personne en relation avec ses objets intérieurs117 ».

 

Dès le premier mois de la vie, le moi est exposé  au conflit immédiat entre la pulsion de vie et la pulsion de mort. Confronté à l’angoisse produite par la pulsion de mort, le moi la détourne. La déviation de la pulsion de mort, décrite par Freud dans le Moi et le ça, consiste, pour Mélanie Klein, en partie en une projection des pulsions agressives du nouveau né sur sa mère et en partie en la transformation de la pulsion de mort en agressivité. Dans son intervention, en 1946, à la Société britannique Mélanie Klein propose le concept d’identification projective pour désigner ce processus de clivage du premier mois de la vie. Le moi se clive et projette au dehors sur l’objet extérieur, le sein, la partie de lui-même qui contient la pulsion de mort et qu’il ne veut pas garder.  Ainsi le bébé est amené dans son phantasme d’omnipotence à voir en sa mère une persécutrice. Ce qui reste à l’intérieur sert à établir une relation libidinale avec l’objet idéal. De très bonne heure, le moi a donc une relation avec deux objets : le sein idéal et le sein persécuteur. Dans la position schizo-paranoïde, l’angoisse dominante provient de la crainte que l’objet persécuteur ne pénètre dans le moi, anéantissant l’objet idéal. Mélanie Klein met ainsi en évidence comment l’amour du nouveau né pour sa mère n’est pas simplement une libido, mais une véritable gratitude envers celle qu’il songe d’emblée à nourrir à son tour. Une sublimation immédiate se construit dans la relation au sein, qui est un véritable « pont » entre l’omnipotence paranoïde du nourrisson et l’apprentissage de l’adaptation à la réalité. La libido du nouveau né, d’une nature plus suceuse et moins sadique que quelques mois plus tard « est dirigée, dit Mélanie Klein, vers l’intérieur de la mère, d’où il vient de sortir, et son hostilité envers le monde extérieur est liée au désir de retourner à l’intérieur de son corps.118 ». Or, Mélanie Klein le relève, Freud l’a souligné, « le mamelon est la chose la plus accessible qui offre une expérience approchant le plus d’une telle situation.119 » Les conceptions de Mélanie Klein n’est donc pas si éloignée de celles de Freud « lorsqu’elles en diffèrent, elles sont un nécessaire développement de son propre travail, développement qui n’a été atteint qu’en faisant usage avec de très jeune enfants de l’outil même créé par Freud120.» De fait Freud, en 1931, dans la sexualité féminine121  a reconnu ne pas avoir fait suffisamment attention à l’attachement de l’enfant pour sa mère.122

 

En 1957, trois ans avant sa mort, dans son livre « L’envie et la gratitude123 », Mélanie Klein réfère l’envie à l’instinct de mort et d’agression. Elle décrit l’envie comme un de ces facteurs qui agissent depuis la naissance et affectent matériellement les toutes premières expériences du nourrisson. Freud avait surtout accordé une grande attention à l’envie du pénis chez la femme. Pour Mélanie Klein, l’envie du pénis remonte toujours à l’envie du sein. Elle distingue avec précision l’envie de l’avidité et de la jalousie. Nous reviendrons plus en détail sur ces concepts au cours de l’année.

 

Conclusion

 

 

Le développement de la théorie de Mélanie Klein et donc l’inverse de celui  de l’individu. La troisième et dernière phase de son élaboration théorique, la phase schizo-paranoïde, correspond à la pénétration dans la couche la plus profonde de l’inconscient, donc celle qui apparaît en premier dans les processus psychiques. A mesure que Mélanie Klein avance dans ses élaborations théoriques, elle pénètre toujours plus profondément dans l’inconscient. D’autre part, Mélanie Klein choisit le terme de « position »  pour souligner, que les phénomènes décrits ne sont pas simplement passagers mais impliquent une forme spécifique de relations objectales, d’angoisses et de  défenses  qui persistent toute la vie. La position dépressive ne remplace jamais pleinement position schizo-paranoïde. Nous illustrerons cela par l’étude de plusieurs de ses cas cliniques.

Nous pouvons aussi souligner la contribution d’avant-garde  de Mélanie Klein à l’élaboration de la théorie psychanalytique qui, dès les années 20, repère l’importance des processus de développement liés aux relations d’objets. « On peut la considérer légitimement comme celle qui a inventé la relation d’objet », issue du concept d’objet a, que J. Lacan reprendra, dans le séminaire XI 124.



1 P. Grosskurth, Mélanie Klein, ed PUF, Paris 1999.

2 H. Ségal, Introduction à l’œuvre de Mélanie Klein, ed PUF, Paris 2003 10ème édition.

3 P. Grosskurth,  opus cité, p. 471

4 P. Grosskurth, opus cité, p. 88

5 P. Grosskurth, opus cité, p. 28

6 Idem.

7 P. Grosskurth, opus cité, p. 30

8 P. Grosskurth, opus cité, p. 25

9 P. Grosskurth, opus cité, p. 30

10 P. Grosskurth, opus cité, p. 24

11 P. Grosskurth, opus cité, p. 25

12 P. Grosskurth, opus cité, p. 31

13 P. Grosskurth, opus cité, p. 59

14 P. Grosskurth, opus cité, p. 250

15 P. Grosskurth, opus cité, p 30

16 H. Segal, opus cité, p. 83

17 P. Grosskurth, opus cité, p. 61

18 P. Grosskurth, opus cité, p. 77

19 P. Grosskurth, opus cité, p. 61

20 P. Grosskurth, opus cité, p 71

21 P. Grosskurth, opus cité, p. 71

22 P. Grosskurth, opus cité, p 77

23 N. Wright, Mélanie Klein – Un drame dans la vie de Mélanie Klein, Paris Seuil

24 P. Grossskurth, opus cité, p. 93

25 P. Grosskurth, opus cité, p. 94

26 H. Segal, opus cité, p. 90

27 S. Freud La traumdeutung, PUF, 1967

28 P. Grosskurth, opus cité, p. 98

29 P. Grossskurth, opus cité, p. 102

30 P. Grosskurth, opus cité, p. 98

31P. Grosskurth, opus cité, p. 102

32 M. Balint, Nécrologie (1949), 30, p 217

33 P. Grosskurth, opus cité, p. 102

34 Idem.

35 Idem.

36 P. Grosskurth, opus cité, p. 101

37 P. Grosskurth, opus cité, p. 104

38 Idem.

39 M. Klein, Imago (1921), « Le développement d’un enfant », Essais de psychanalyse

40 M. Klein, Essais de psychanalyse, Paris, Science de l’homme, Payot, 1947

41 M. Klein, opus cité, p. 30

42 P. Grosskurth, opus cité ; p. 107

43 M. Klein, ibidem, p. 33

44 P. Grosskurth, opus cité, p. 108

45 M. Klein, opus cité, p. 37

46 Idem p. 39.

47 Idem p. 35.

48 Idem p. 37

49 Idem p. 41.

50 Idem p. 45

51 Idem p. 46

52 Idem p. 46

53 F. Férenczi « Le développement du sens de la réalité et ses stades », paru dans Internationale Zeitschrift für psychoanalyse en 1913, œuvres complètes, tome II, Paris, science de l’homme, 1970, p 51-65

54 M. Klein, idem, p. 50

55 P. Grosskurth, opus cité, p. 118

56 P. Grosskurth, opus cité, p. 149

57 P. Grosskurth, opus cité, p. 151

58 M.Klein, opus cité, p. 59

59 P. Grosskurth, opus cité, p. 134

60 K. Abraham, Œuvres complêtes, tome II, 1915-1925, trad. I. Barande, Paris, Payot sciences de l’homme, 1965.

61 K. Abraham, opus cité, p. 118

62 K. Abraham, opus cité, p. 140

63 M. Klein, Opus cité, note 1, p. 32

64 Ibidem, p. 38

65 Ibidem, p. 63

66 Ibidem, p. 61

67 Ibidem, p. 63

68 Ibidem, p. 68

69 Ibidem p. 73

70 Ibidem, p. 75

71 Ibidem, p.85

72 Ibidem, p. 82 

73 E Fleury, 1922 : Mélanie Klein passe de Férenczi à Abraham, Séminaire de Franz Kaltenbeck « Le devenir du psychanalyste », mars 2005, inédit

74 P. Grosskurth, opus cité, p. 61

75 S. Freud « Le moi et le ça » dans Les essais de psychanalyse, Payot, Paris

76 H. Segal, opus cité, p. 15

77 M. Klein, Le rôle de l’école dans le développement libidinal de l’enfant dans les essais de psychanalyse, Opus cité. Chap II

78 M. Klein, Ibidem p. 106

79 M. Klein La technique de l’analyse des jeunes enfants » dans les Essais de psychanalyse, opus cité, chap V et XVIII p. 400 - 424

80 P. Grossskurth, opus cité, p. 157

81 M. Klein, Une névrose obsessionnelle chez une petite fille de 6 ans, La psychanalyse des enfants, Paris, PUF 1959

82 P. Grosskurth, opus cité, p. 224

83 S. Freud, Die Verneinung, Résultats, idées, problèmes, Tome II, PUF, Paris, janvier 1987

84 S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, PUF, 1997

85 H Segal, opus cité, p 8.

86 P. Grosskurth, opus cité, p 209

87 A. Freud, Le traitement psychanalytique des enfants (1927), Paris, PUF, 1951

88 P. Grossskurth, opus cité, p. 220

89 M. Klein, Essais de psychanalyse, opus cité, chap XI

90 J. Lacan, séminaire I Les écrits techniques de Freud, Paris, Le Seuil, 1975, p. 65, p. 81 – 82 et p. 95 - 103

91 M. Klein, La psychanalyse des enfants, London Hogarth, Press (1932), Paris, PUF (1959)

92 P. Grossskurth, opus cité, p. 281

93 M. Klein « L’amour, la haine et le besoin de réparation » Hogard Press (1937)

94 P. Grosskurth, opus cité, p. 231-232

95 H segal, opus cité, p. 12

96 P. Grosskurth, opus cité, p. 231

97 ibidem, p. 389

98 Ibidem, p. 281

99 P. Grosskurth, opus cité, p

100 Ibidem, p. 283

101 Ibidem, p 284

103 Ibidem , p. 190-199

104 282 M. Klein, « La contribution à l’étude de la genèse des états maniaco-dépressifs » dans Les essais de psychanalyse, opus cité, chap XVI

105 P. Grosskurth, opus cité, p. 284

106 Ibidem, p. 285

107 Idem

108 H Segal, opus cité, p. 83-84

109 Idem

110 Idem

111 P. Grosskurth, opus cité, p. 294

112 Idem.

113 S. Freud « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, Folie, Gallimard, 1958

114 M. Klein, « Deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs » dans Les Essais dz psychanalyse, opus cité, Chap XVII

 

115 P. Grosskurth, opus cité, p. 330

116 S. Freud, Naissance de la psychanalyse, PUF,1956

117 P. Grosskurth, opus cité, p. 410-411

118 Ibidem, p. 422

119 Idedm

120 Ibidem, p. 415

121 S. Freud Sur la sexualité féminine, (1931), La vie sexuelle, PUF, Paris 1969

122 P. Grosskurth, opus cité, p. 417

123 M. Klein, « Envie, gratitude et autres essais », Paris, Gallimard

124 J. Lacan, séminaire XI Les quatre concepts fondamentaux, Seuil, Paris, 1964