A.L.E.P.H. & CP-ALEPH Association pour L'Étude de la Psychanalyse et de son Histoire et le Collège de Psychanalystes de l'ALEPH

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Actualites


Clinique du suicide
(1ère édition parue en 2002 dans la Collection Des Travaux et des Jours)

Préface de Darian Leader, psychanalyste à Londres.

"Pourquoi un être humain se donne-t-il la mort ?" Dés sa parution, Clinique du suicide s'est imposé comme une contribution essentielle à l'étude de cette question énigmatique qui convoque ici psychanalystes, philosophes, critiques littéraires et anthropologues.
Si le cadre de ces essais est psychanalytique, leur portée est incontestablement plus large. Les '' épidémies '' de suicide qui ont attiré l'attention du public ces dernières années - chez France Télécom en Europe, chez Toyota et d'autres entreprises en Asie - témoignent de ce changement radical de la vie moderne. L'individu en est réduit à n'être, sur le marché, qu'un agent de la compétition pour l'obtention de biens et de services. Les aspects de sa subjectivité qui ne peuvent devenir les acteurs d'aucune de ces opérations dites de '' ressources humaines '' font retour dans le réel sous la forme de suicides comme effets de la conception libérale moderne de la vie humaine. L'ironie de l'affaire est que, plus le suicide devient la chose à éviter à tout prix, plus régresse la compréhension réelle du suicide.
Le manque à savoir du sujet sur sa tentative de suicide rencontre celui des discours ambiants. Or, aider le sujet à élaborer ce savoir est un enjeu crucial, non seulement pour réduire les risques d'une récidive, mais aussi pour qu'il devienne le sujet de son expérience et établisse les bases d'un travail sur son histoire, en fait, sur la question de vivre elle-même. » Darian Leader


Geneviève Morel est psychanalyste, agrégée de mathématiques, ancienne élève de l'ENS, docteur en psychopathologie et psychiologie clinique.

Avec la participation de : Jacques Aubert, Jean Bollack, Sylvie Boudailliez, Lucile Charliac, Carine Decool, Emmanuel Fleury, Franz Kaltenbeck, Brigitte Lemonnier, Martine Menès, François Morel, Diana Rabinovich, Renata Salecl, Guillaume Vaiva, Léon Vandermeersch, Slavoj Žižek, Alenka Župancic.

Mise en vente le 26 août 2010

Clinique du suicide
Genevieve MOREL (@)
©2010
érès poche - Santé mentale
©2010
érès poche - Santé mentale -

ISBN : 978-2-7492-1258-6
EAN : 9782749212586
11 x 19 - 344 pages
14.00 €
(1ère édition parue en 2002 dans la Collection Des Travaux et des Jours)


Un cadavre entre les lignes


Actu-philosophia.com, samedi 19 juin 2010, par Geneviève Morel à propos du livre de Michel Onfray : Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne.

Le nom de Freud, dont l’œuvre est entrée en 2010 dans le domaine public, est plus que jamais sur toutes les lèvres, et nombre d’articles de presse ont été consacrés, en ce début d’année, à de nouvelles traductions en français (trois en six mois rien que pour le Malaise dans la culture). Espérant surfer sur cette vague puissante pour ravir à son profit, grâce aux média télévisuels, l’attention du grand public, Michel Onfray a écrit, d’une seule traite et en fort peu de temps, un ouvrage de 600 pages [1], dont la visée est une sorte de vulgarisation antipsychanalytique. Le crépuscule d’une idole [2] tente en effet de populariser les thèses du récent Livre noir de la psychanalyse, discuté âprement dès sa sortie en 2005 par les psychanalystes, mais passé inaperçu du grand public, et dont peu de philosophes avaient pris la mesure délétère.

=> lire la suite http://actu-philosophia.com/spip.php?article236

Dora au pays des merveilles
Emmanuel Fleury  Psychanalyste, Psychiatre, Membre de l'Aleph

Dans son livre, Onfray reproche à Freud de se livrer à une « invention littéraire » dans ses observations cliniques. Il n'en est rien, l'examen de la cure de Dora montre au contraire que ses rêves organisent une fiction par laquelle la souffrance est prise en compte,  l'interprète et lui permettent de se décider pour la voie à suivre.

[Lire la suite de l'article]


Guy Félix Duportail.  Philosophe, Université de Paris 1- Camera obscura- A propos du livre de M. Onfray

                                    Camera obscura


Michel Onfray dans « Le crépuscule d’une Idole, l’affabulation freudienne », aborde la psychanalyse de la même façon que son Traité d’athéologie a considéré les trois monothéismes, comme autant d’occasions d’hallucinations collectives. Nous sommes donc d’emblée prévenus : en des temps de nihilisme, la psychanalyse est la religion de l’époque d’après les religions. Elle est donc la nouvelle cible de Onfray. La vie d’explorateur de Freud, la scientificité de la psychanalyse, ses guérisons, son rôle émancipatoire de la vie sexuelle, son rôle critique dans la société, tout cela ne relèverait que d’un arrangement frauduleux des faits, d’une réécriture moralisante de l’histoire, bref, d’une affabulation. Pour dissoudre celle-ci, Onfray s’est doté d’un outil. Quel est-il? S’appuyer sur la préface du Gai Savoir de Nietzsche pour en faire un « discours de la méthode ». Comme le miroir inverse la gauche et la droite, ladite méthode apparaît comme une machine à inverser le haut et le bas. Le procédé est simple: toute idée ou doctrine (toujours prétendument haute) exprime en vérité le corps de son auteur. En outre, tout corps se réduit in fine à ses besoins physiologiques ou instincts (toujours bas). La machine à renverser l’idole est alors prête à fonctionner. Toute « carte postale » freudienne (entendons, selon Onfray, tout cliché ou image pieuse, en lesquels consisterait l’affabulation comme totalisation des clichés) aura sa « contre carte postale », c’est-à-dire sa  remise à l’endroit. Soit l’exemple de la carte postale suivante: « le complexe d’Œdipe est universel ». Réduit au corps de son auteur, cela nous donne : «la psychanalyse est une discipline vraie et juste tant qu’elle ne concerne que Freud et personne d’autre ». L’universalité prétendue de l’oedipe deviendrait donc une affabulation d’artiste ou de philosophe rentré, dont la vérité serait singulière. En fait, ce serait Freud et lui seul qui aurait voulu coucher avec sa mère et tuer son père. Le complexe d’oedipe serait donc un tropisme existentiel de la vie du seul Sigmund Freud, un schéma individuel que ce dernier aurait voulu étendre à l’humanité toute entière, à l’instar de saint Paul à la suite de sa vision du Christ. La thèse générale de Michel Onfray repose donc sur une hypothèse simple voire simpliste: « La psychanalyse constitue l’exégèse du corps de Freud – et rien d’autre ». Le diagnostic corrélatif tombe alors comme un couperet: Freud, quand il prétend faire de la science, prend son cas pour une généralité. Autrement dit, il nous berce d’illusions dont il est grand temps de se débarrasser. Car le cas est grave, le sujet d’énonciation de la proposition « le complexe d’oedipe est universel » est un corps freudien agité de passions tristes, très tristes même. Ce corps serait toxique. L’envie, la jalousie, la passion de l’inceste, le désir de tuer, le disputent à l’ambition, à la falsification et au mensonge. Le corps de Freud serait donc une « chambre obscure » (sic), « pleine de rats crevés, de serpents vindicatifs, de vermines affamés… » (sic), dont Nietzsche, notons-le en passant, aurait la « clé ». Contre le récit de la légende dorée, Onfray se propose même d’exhiber des preuves factuelles pour toutes ces passions sombres et ratages divers du « chamane viennois ». Freud aurait ainsi entretenu des relations incestueuses avec ses filles, souhaité la mort de son fils à la guerre, trahi ses amis, commis l’adultère avec sa belle sœur pour laquelle il se serait fait ligaturer les canaux spermatiques en vue de meilleures performances sexuelles, aurait poussé sa fille Anna vers l’homosexualité, se serait compromis avec les fascistes, sans parler de ses échecs thérapeutiques, etc…

Tout cela suscite plusieurs réserves critiques de notre part. Tout d’abord l’accumulation systématique de traits négatifs sur la vie et la pratique de Freud sur près de six cent pages crée un indéniable malaise. Après tout, tout accusé à droit à une défense. Le procès est mené exclusivement à charge. Ce qui est troublant, c’est que le geste de Onfray, dans sa recherche de l’infamie attendue sous l’hagiographie, finit par ressembler à s’y méprendre à ce qu’il reproche à Freud, à savoir la construction d’un fantasme individuel – celui de la chambre obscure de Freud - dans un style anti-philosophique, (au sens du XVIIIè siècle, d’un opposant aux Lumières), volontiers médisant. L’arroseur est aussi bien l’arrosé. Loin d’être une enquête purement factuelle, les traits relevés le sont constamment sur le ton du moraliste. En quoi la prétention à l’universalité et à la science serait-elle répréhensible, si ce n’est pour celui qui en fait a priori une mauvaise valeur? En quoi tâtonner pour mettre au point une technique thérapeutique qui ne soigne pas les maux de l’esprit comme un  médecin guérit des symptômes corporels serait-il un crime, si ce n’est pour celui qui ne voit le corps que comme un soma et jamais comme une chair qui ne s’oppose pas justement à l’esprit? En quoi brouiller la frontière du normal et du pathologique – et mettre fin au mythe nietzschéen de la grande santé des hommes supérieurs - serait-il particulièrement blâmable? Un préjugé axiologique indiscuté parce que présupposé comme indiscutable sous-tend en permanence le propos de la contre-légende, et cela au point qu’un débat contradictoire sur les faits en question et sur les valeurs présupposées est absolument requis pour voir clair dans un livre supposé guérir des hallucinations mais plein de fumées.     

Autre indice du peu de philosophie présente. Onfray ne revient  jamais sur ses propres prémisses. Il est passablement dogmatique. Car, demanderons-nous, si la psychanalyse se réduit à la vie corporelle de Freud, alors faudrait-il encore savoir répondre à des questions simples comme « un corps est-il vraiment réductible à l’instinct? », «qu’est ce que le corps d’un auteur? », « le corps est-il une biographie ? ». Des questions de ce genre ne sont jamais soulevées. Une ou deux citations de Nietzsche font autorité dès le départ et mettent sur orbite une pensée qui tourne en rond pour les besoins d’une condamnation annoncée. En fait, de par son manque de radicalité philosophique, le livre d’Onfray va très probablement produire l’effet inverse à celui escompté et nous ne prenons pas de grands risques à prophétiser qu’il viendra renforcer la religiosité qui règne effectivement dans les milieux analytiques. 
 
Toutefois, au-delà de ce constat d’échec prévisible, nous voudrions insister sur un point qui nous semble important. Avec « Le crépuscule d’une Idole » nous assistons à la dislocation du triangle « Freud-Nietzsche-Marx ». Cette brisure mérite qu’on s’y attarde, car elle indique un changement des temps. Que s’est-il donc passé? La critique nietzschéenne de la métaphysique dans son mot d’ordre de dévoilement de l’infamie du Dasein (l’être-là dans l’homme) est devenue, sous la plume de Onfray, une machine de guerre anti-freudienne. Or, quelle est la raison majeure invoquée?  Freud serait un faussaire qui devrait l’essentiel de sa découverte à Nietzsche et qui de surcroît le dénierait. Freud aurait voulu ainsi supprimer Nietzsche (tuer le vrai père de la psychologie des profondeurs), en  faisant croire qu’il avait crée seul une science nouvelle. Freud aurait effacé du même coup la paternité nietzschéenne du concept d’inconscient. Crime de lèse Kaiser Nietzsche donc. On comprend mieux dès lors, d’un point de vue analytique, le dogmatisme de Michel Onfray. Celui-ci est fondé sur la nomination de Nietzsche comme père du concept d’inconscient. C’est Nietzsche qui, pour lui, a la clé de la chambre de Freud, ne l’oublions pas! Cette querelle quant à la paternité d’un concept pourrait sembler bien trop passionnelle pour être prise au sérieux. En fait, comme toute question concernant la paternité, elle est cruciale, car, à travers elle, se joue une question destinale pour le rapport entre philosophie et psychanalyse. 

La revendication passionnée d’un droit à la paternité d’un concept, plutôt que de discuter du contenu et de la validité du concept lui-même, est en effet le symptôme non seulement de l’abaissement inquiétant du niveau du débat public en France, mais aussi de l’effondrement de ce qui tenait lieu de « symbolique » pour la philosophie néo-structuraliste à la fin du siècle dernier. Au vu de l’ampleur du ressentiment, on voit que les dégâts, en termes d’éthique de la discussion, sont considérables. En ce sens, le retour « sauvage » de la philosophie dans le champ de la psychanalyse sous la forme d’un Nietzschéisme agressif et exterminateur est l’indice d’une situation de crise intellectuelle à laquelle psychanalystes et philosophes feraient bien de prêter attention, car ils en sont pleinement co-responsables. 

A l’horizon, il s’agit en effet de créer une alternative moins barbare et conceptuellement plus féconde. Pour paraphraser Schopenhauer, nous dirons, pour terminer, que (im)moraliser sur Freud est facile, mais que fonder philosophiquement la psychanalyse est difficile. Dans les deux cas, Michel Onfray en aura produit la parfaite démonstration.   

                      Guy Félix Duportail.  Philosophe, Université de Paris 1.



 
 

Commentaire de G. Morel sur le livre de  M. Onfray Actualités Commentaire du livre "Le crépuscule d’une idole"

     

Dora au pays des merveilles

     

Emmanuel Fleury

 

Psychanalyste, psychiatre

 

Membre de l'Aleph

 

OnfraymarteleFreud

 

e.fleury@nordnet.fr

   

Dans son livre, Onfray reproche à Freud de se livrer à une « invention littéraire » dans ses observations cliniques. Il n'en est rien, l'examen de la cure de Dora montre au contraire que ses rêves organisent une fiction par laquelle la souffrance est prise en compte,  l'interprète et lui permettent de se décider pour la voie à suivre.

   


(Ce texte est disponible en PDF =>)


Les « cartes postales »

Michel Onfray prétend que les observations cliniques de Freud sont des « inventions littéraires [1]», que sous couvert d'un secret médical qu'il ne respecterait pas dans sa correspondance et dans ses discussions avec ses collègues, il transformerait la vision du monde de ses patients en fonction de ses « propres » obsessions, et que du fait qu'il mépriserait ses patients, il ne tiendrait pas compte de leur souffrance.

 

Je pense que cette « carte postale » Onfrayenne en dit long sur la pertinence de sa prose. Onfray ne comprend rien à la chose qui consiste à recevoir une personne en entretien, à la nature de la parole, le fait de parler à un analyste étant justement de permettre de tenir compte de la fiction amenée par les rêves. Onfray ne voit pas à quel point Freud a respecté le secret de ses patients, rigueur pour laquelle ses patients l'ont d'ailleurs remercié. Onfray ne voit pas non plus que le tact manifesté par Freud dans ses écrits, son exhaustion et sa précision sont justement le signe de la grande attention de Freud à l'égard de la souffrance de ses patients.

   

Les « cochonneries sexuelles » de Freud

   

Parlons pour cela de Dora, Ida Bauer, dont l'histoire est commentée par Freud dans ses Cinq psychanalyses et discuté par Onfray, non sans grossières erreurs, ni déformations malveillantes.

 

Il ne faut d'abord pas oublier le contexte historique de cette publication.

 

Freud est déjà attaqué sur le sexuel[2] depuis la parution de la science des rêves. A cette époque, les psychiatres suivent la tradition des observations cliniques. Celle des aliénistes lancée par Esquirol et continuée avec un talent remarquable par Bleuler, Sérieux, Capgras, Falret, Kretschmer, Kraëplin, Janet, Charcot et tant d'autres. Elles sont rendues anonymes du point de vue de l'état civil. C'est une règle adoptée et respectée par tous. En contre partie, le psychiatre peut faire état des propos de son patient. S'il n'était pas possible d'utiliser cette convention, comment le savoir psychiatrique aurait-il pu naitre ? Michel Onfray voudrait-il interdire au psys d'élaborer la clinique qu'il ne s'y prendrait pas autrement !

   

Dora s'en vient voir Freud

   

Mais, ces observations cliniques classiques évacuaient pudiquement le sexuel. Freud ne s'en est pas détourné.

 

L'article est publié en 1905, il est réédité en 1909, il est encore édité en 1923, avec de nombreux ajouts de Freud en notes de bas de page.

 

C'est le cas d'une fille vierge de dix-huit ans, amenée à Freud par son père qui lui-même a été son patient pour des lésions syphilitiques pour lesquels il a réalisé un traitement médical et non pas psychanalytique.

   

Dora porte à son père une « tendresse particulière et son sens critique précocement éveillé, s'offusquait d'autant plus de certains de ses actes et de ses traits de caractères [3]». Elle ne « prête aucune attention à sa mère, la critiquait durement et s'était complètement dérobée à son influence ». Leur relation était donc « très peu affectueuse [4]».

 

Depuis l'âge de huit ans, elle souffre d'étouffements de plusieurs mois. Puis, de toux nerveuses à partir de douze ans. Avec des migraines qui se sont arrêtées à seize ans, la toux continuant, accompagnée d'aphonie complète au moment ou elle voit Freud, « sur l'ordre formel de son père [5]». Ses parents avaient lu une lettre d'adieu de leur fille, « disant ne plus pouvoir supporter la vie [6]».

 

Elle avait aussi « une aversion légère pour les aliments »  et des « évanouissements [7]» devant son père. Freud note la sensation de la pression d'une étreinte de la partie supérieure du corps, qu'elle ne relie pas à une évènement antérieur, une sensation de déplaisir et de dégout en mangeant. Elle évitait enfin « de passer à côté d'un homme en conversation animée ou tendue avec une dame [8]» avec « horreur ».

 

En ces débuts d'entretiens, Freud est aussi informé par le père de Dora que celui-ci est lié à Mme K qui est l'amie de Dora. Que deux ans auparavant, après une promenade, Dora accusa Mr L de lui avoir fait une déclaration que celui-ci « nia énergiquement », appuyé par sa femme qui accusait Dora de ne s'intéresser qu'au sexe et d'avoir même lu « La psychologie de l'amour » de Mantegazza, ce qui l'aurait « excitée » et qu'elle aurait donc « imaginé [9]» tout la scène.

 

Dora exigeait que son père rompe avec Mme L, ce qu'il se refusait à faire car il pensait que le récit de Dora était une « fiction » et qu'il aime cette femme. « Tachez de la remettre dans la bonne voie [10]», demanda-t-il à Freud.

 

A ce point de la demande, Freud doit choisir : soit avaliser les accusations de l'entourage de Dora, soit « se faire sa propre opinion sur l'état véritable des choses ». Il opte pour la deuxième option et donne à Dora l'occasion de faire « entendre l'autre son de cloche [11]». Il la reçoit alors pour des entretiens réguliers. Loin « d'écarter la souffrance réelle [12]» de Dora, il lui donne ce faisant les armes pour se défendre contre les accusations de son entourage. Les « causes occasionnelles n'étaient donc pas mentionnées [13]» dans le premier entretien avec Freud. Ce sera le travail de l'analyse de relier les symptômes aux évènements antérieurs. Contrairement à ce que prétend Onfray[14], Freud a bien repéré le dégoût « sexuel » de Dora. C'était même le point de départ de son analyse. Voyons de quoi il s'est agit.

   

Le travail up to date de Freud 

   

Le travail de Freud montre de nombreux retours sur ses conceptions et ses théories. C'est un texte déjà très construit qui est sans cesse remanié. Ce dont il avertit le lecteur dans le préambule en évoquant les « corrections, les « amplifications » et les « mises à jour, up to date »[15].

 

Freud en découd avec la vérité. Les faits sont sans cesse questionnés dans les entretiens avec Dora. Leur sens définitif est mis en suspens, il n'y a pas de vraie conclusion à leur histoire, pas non plus de réponse à toutes les questions posées, pas de happy end.

 

C'est une interprétation ouverte des faits, son sens varie tout au long de l'article. Freud ne cache pas sa propre « mécompréhension » des questions soulevées par l'analyse[16]. L'interprétation des deux rêves est exhaustive, toutes les significations possibles sont envisagées. Aussi bien les significations des faits et des souvenirs que celles des fantasmes possibles dans ces rêves.

 

Le champ de l'interprétation est alors ouvert par les entretiens entre Freud et Dora. Elle peut dénoncer la tentative de séduction de Mr K quatre ans plus tôt, où il a tenté de l'embrasser en la serrant contre lui[17]. Freud ne la contredit pas, il ne la réprime pas, il ne l'accuse pas, il ne lui « tord pas le cou [18]». Il l'invite à tout lui dire et associer librement. Ce qu'elle dit alors se rapporte à son père dont elle se plaint.

 

Freud lui donne raison à trois reprises : son récit « correspond absolument à la vérité [19]» insiste-t-il. Il désapprouve l'idée que son père la traite comme une enfant qui ne connaitrait rien au sexe alors que ce dernier l'accuse dans le même mouvement de fantasmer.  Il reproche au père de Dora de ne pas avoir su reconnaître le comportement séducteur de Mr K envers elle[20]. Freud n'est pas allé dans le sens du père de Dora qui s'est d'ailleurs détourné de cette cure. Le fait que Mr K et Mme K sont dans leur tort est posée clairement : Freud se range du côté de Dora.

   

L'après-coup de l'inconscient

   

Par les rêves, l'inconscient permet un retour en arrière et une relecture des faits. Il interdit une thèse à priori et de maintenir cette thèse contre lui. Il oblige Freud à changer ses vues et rend la source méconnaissable et secrète. L'inconscient crée une division chez Dora et lui permet un choix. Chacun des deux rêves indiquent une « décision [21]», de sa part.

 

Ce dispositif « fonctionne » à deux. Il comprend Freud et Dora, pas Freud seul. Le cas « procède [22]» des deux. Freud offre ses hypothèses, Dora offre ses rêves, elle consent à l'entretien, elle vient et elle s'y prête. Dora y intervient par ses remarques et ses réflexions.

 

Dora revient voir Freud et le remercie en l'informant de sa situation quinze mois après la fin de la rédaction de l'article. La cure a ouvert une porte à Dora, elle lui a permis de se venger de son père : celui-ci a quitté sa maitresse. Dora a au moins pu « résoudre le conflit existant [23]» l'opposant aux accusations de son père et Mme K. Il a ouvert la voie à son destin de femme. 

 

Loin de prétendre à la guérison systématique de ses patients, Freud montre au contraire, et le reconnaît publiquement, à quel point cette cure était inachevée. Il fournit bel et bien « le détail et les raisons d'un ratage [24]». Son article est bien publié mais, le détour par l'inconscient a rendu l'identification de Dora impossible et donc maintenu le secret sur son identité. Celle-ci n'a été découverte que dix-huit ans après, lors d'une rechute traitée par Félix Deutsch en 1923. C'est l'occasion pour Freud de faire acte de lacunes de sa pensée en soulignant toutes ces années après, ce que la psychanalyse a pu découvrir : le transfert (grâce à Dora en somme) et le fait que la cure n'a pas permis d'établir « une barrière de défense contre des état morbides antérieurs ». Elle déclarera à la fin de sa vie en 1955 sa fierté de faire l'objet de cet article quand elle rencontre Félix Deutsch : elle « manifestait une immense fierté d'avoir fait l'objet d'un écrit aussi célèbre dans la littérature psychiatrique [25]».

   

Le pays des merveilles

   

Dora nous montre qu'il est possible, avec l'aide d'un analyste qui prend soin de « sa souffrance réelle », d'inverser une situation familiale qui ne lui agrée pas. Ce faisant, elle a du passer par la fiction aménagée par ses rêves où se trouve l'interprétation et qui signe ses décisions. C' 'est ce que l'on voit dans le «  Alice au pays des merveilles » de Tim Burton. Une jeune fille est promise au mariage avec un jeune homme imbu de lui-même et dont elle ne veut pas. Son périple dans le « pays des merveilles » de son rêve lui permettra de dépasser le conflit avec sa sœur qui sous-tendait son embarras. Réveillée, elle est maintenant capable de passer son chemin.

 

Le champ du rêve est le lieu de la bataille de la pensée, duquel le sujet sort armé pour suivre sa propre voie. Loin de l'avoir méprisée, de lui avoir « tordu le cou », Freud s'en est fait le porte parole.

 

 
   
 

[1]    - Michel Onfray, "Le crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne", Grasset, 2010, chapitre IV, « Une abondance de guérison de papier », quatrième partie, "Thaumaturgie. Les ressorts du divan",  pages 411 à 437. « Carte postale n°4 : la psychanalyse procède d'observations cliniques : elle relève de la science », p. 29

 
 
 

[2]    - « Une croisade menée contre le freudisme (qui) consiste à faire passer la psychanalyse pour une doctrine pansexualiste ayant pour objectif de faire avouer par la suggestion à des patients (et surtout à des femmes) des « cochonneries » sexuelles inventées par les psychanalystes eux-mêmes », Roudinesco E., Plon M., Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 1997. Freud répond en montrant que l'on peut parler de sexe directement avec son patient et « appeler un chat un chat »

 
 
 

[3]    - Freud, Cinq psychanalyses,  (1905), Paris, PUF, 1954, traduction par M. Bonaparte et R. M. Loewenstein, p. 10

 
 
 

[4]    - Ibid, p. 12

 
 
 

[5]    - Ibid, p. 13

 
 
 

[6]    - Ibid, p. 14

 
 
 

[7]    - Ibid, p. 19

 
 
 

[8]    - Ibid

 
 
 

[9]    - Ibid, p. 16

 
 
 

[10]  - Ibid, p. 16

 
 
 

[11]  - Ibid, p. 17

 
 
 

[12]  - Onfray, Ibid, p. 417

 
 
 

[13]  - Freud, Ibid

 
 
 

[14]  - Onfray, Ibid, p. 422

 
 
 

[15]  - Freud S., Ibid, p. 6

 
 
 

[16]  - Ibid, p. 32

 
 
 

[17]  - Ibid, p. 18

 
 
 

[18]  - Onfray, Ibid, p. 420

 
 
 

[19]  - Freud, Ibid, p. 23, 24 et 32

 
 
 

[20]  - Ibid, p. 23

 
 
 

[21]  - Ibid, p. 49

 
 
 

[22]  - Onfray, Ibid, « Contre-carte postale n°4 », p. 38

 
 
 

[23]  - Freud, Ibid, p. 7

 
 
 

[24]  - Onfray, Ibid, p. 413

 
 
 

[25]  - Deutsch F.,  « Apostille au fragment d'une analyse hystérique (Dora) », 1957, RFP, XXXVII, janvier-avril 1973, p. 407-414

 
 
 

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