
Association pour L'Étude de la Psychanalyse et de son Histoire et le Collège de Psychanalystes de l'ALEPH
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Actualités 

2008-2009
10 ème Colloque de l'A.l.e.p.h.
organisé avec Le Collège de Psychanalystes – A.l.e.p.h.
Samedi 21 et dimanche 22 mars 2009
ESC Lille, avenue Willy Brandt
De bouche à oreille
Psychanalyse des comportements alimentaires et des addictions
Les troubles alimentaires et les addictions présentent au moins deux traits communs. Dans les anorexies et les boulimies se manifeste une perturbation de l’oralité : les unes pèchent par l’excès, les autres par la privation de nourriture. Un certain nombre d’addictions passent, elles aussi, par la voie orale et le tube digestif. L’absorption des drogues et l’abus de médicaments ne peuvent-ils être décrits comme « empoisonnements par la bouche » ?
Pourtant, la pulsion orale et ses affections ne suffisent pas à déterminer ces phénomènes. Ni les anorexies ni les boulimies ni, en général, les phénomènes d’addictions ne se réduisent à de simples pathologies de l’oralité. S’y ajoutent en effet les problèmes spécifiques du corps et de son image, de la parole et de son énonciation, ainsi que de la pensée et de ses obsessions. (L’anorexique fait des calculs étranges pour compenser toute prise de poids ; le sujet boulimique s’avoue souvent rongé de culpabilité ; les idées du toxicomane sont parasitées par les difficultés à se procurer la drogue.)
Un troisième trait se retrouve dans les troubles de l’alimentation et les addictions : la dépendance. Celle-ci affecte le toxicomane, l’alcoolique ou l’adolescent vissé à sa console de jeu vidéo. Le sujet boulimique ne peut pas se passer de ses repas rituels, solitaires, pantagruéliques. L’anorexique s’accroche à un autre spéculaire ou à la silhouette idéale d’un modèle qu’il lui faut rejoindre à force d’amaigrissement, et croit pouvoir trouver, grâce à une minceur qui frôle le seuil de la mort ou à un poids magique, sa marque singulière, son inscription de sujet.
D’autres dépendances entrent en jeu. Dépendance répulsive à l’égard d’une mère gavant son enfant jusqu’au « manger rien », selon une célèbre formule de Lacan ; dépendance —trompeuse – à l’égard d’un « grand frère », substitut d’un père carrent, qui initiera le jeune paumé aux joies de la bouteille ou de la fumette, et sera vite remplacé par la figure du dealer. Dépendances qui font surgir dans une lumière crue la rencontre, observée et théorisée dans la psychanalyse, entre une intimité qui remonte aux premiers moments de la vie et la dimension sociale de cette vie – le moment de l’insertion dans la Cité à partir de la puberté.
Notons, néanmoins, l’étrange scission de la dépendance. L’enfant dépend, certes, de l’amour, du désir et des soins de sa mère. Mais celle-ci, en lui offrant sa première « expérience de satisfaction » (Freud) par le simple fait de le nourrir, lui donne accès à une expérience de jouissance qu’il voudra répéter, devenant aussi dépendant de cette expérience que de celle qui la lui a procurée.
Si la dépendance, devenue régressive, ne fournit pas la clef du problème des pathologies en question., beaucoup de sujets souffrant de troubles alimentaires et d’addictions ne parviennent pas à se séparer de l’autre en qui ils croient pouvoir trouver un appui. Leurs comportements symptomatiques ne manquent cependant pas de révéler aussi une part active, voire créative.
La souffrance de la fille ou du garçon anorexiques pose la question de leur singularité, voire de leur existence même, qu’ils mettent sur le plateau de la balance - c’est le cas de le dire. L’homme ou la femme boulimiques mangent trop, non pas dans l’unique visée de se remplir puis, éventuellement, de se vider. Leur oralité est aussi un dire, une adresse désespérée et incessante à un partenaire qui n’a jamais pu les écouter. Le jeune homme qui navigue sur la toile vers des sites interdits n’est pas en quête seulement d’une image pornographique pour ses plaisirs solitaires, mais aussi de l’image que sa curiosité sexuelle infantile ou la scène primitive ne lui ont jamais révélée : celle d’un objet sexuel idéal ou d’un rapport sexuel satisfaisant. Le toxicomane, loin de vouloir seulement s’abrutir, cherche sans doute à fuir la réalité marquée par la castration, mais sa fuite même laisse apparaître en pointillé le projet non abouti d’une réalité alternative. Ces phénomènes pathologiques sont révélateurs d’une tentative pour trouver une vie plus digne d’être vécue. On réservera une place spéciale à l’alcoolisme qui peut masquer une tragédie mélancolique, trop souvent ignorée de l’entourage.
Ces phénomènes pathologiques ont donc deux faces – l’une témoigne d’un ratage, l’autre de l’aspect créatif du symptôme. Sans nier la première, la psychanalyse peut suivre la veine de la seconde pour ramener le sujet à ce carrefour de sa vie où il a choisi de combler la perte d’illusions par des toxiques, un vide ou un trop plein.
Mis au défi en raison de la difficulté particulière à comprendre et à traiter les addictions et les comportements alimentaires erratiques, les psychanalystes chercheront, dans ce colloque, de nouveaux chemins. Les y aideront des représentants d’autres disciplines - médecins nutritionnistes, enseignants, juristes, philosophes, artistes, voire des spécialistes de l’humanitaire. Ces journées ne se dérouleront-elles pas à une époque où des populations entières sont poussées à la révolte par la faim ?
Franz Kaltenbeck, psychanalyste